PSYCHO : Se libérer de l’emprise

Nous nous sommes tous déjà sentis « vidés » après l’appel d’une amie désespérée, ou incapables d’agir suite à l’attitude déconcertante d’un proche. Parfois dramatique, d’autre fois plus sournoise et insidieuse, le phénomène de l’emprise est multiforme. Le décryptage du roman de Natacha Calestrémé Les blessures du silence permet d’aider les victimes de ces vols d’énergie.

« J’aimerais crier qu’on me donne le mode d’emploi. Je voudrais cesser de parler, de penser, d’agir à contre-courant. Je voudrais surtout arrêter d’être terrassée par la peur de mal faire. » Ainsi s’exprime Amandine, l’héroïne du roman de Natacha Calestrémé. Au vu des nombreux témoignages reçus tout juste le livre paru, il semble que cette violence psychologique soit plus rependue qu’on ne croit. Dans cette fiction parfaitement documentée, la journaliste, forte de sa rigueur scientifique et de son ouverture spirituelle, décrit avec finesse le processus de l’emprise, offrant aux victimes et à leur entourage des éléments pour mieux comprendre le phénomène mais aussi pour s’en libérer. De précieuses clés permettant de mettre du sens, de la conscience et de la guérison sur ces « blessures du silence ».

Harcèlement, manipulation, perversion… Plus aucune journée ne se passe sans que ces termes ne fassent la une des médias, au risque de perdre leur sens. Dès lors, comment s’y retrouver ? Comment savoir si l’on est embourbé dans une relation destructrice et si l’on a vraiment affaire à un manipulateur pervers ? D’après l’enquête méticuleuse que Natacha Calestrémé a menée auprès de nombreux psychiatres et psychologues pour écrire son roman, nous ferions tous preuve de perversion de temps à autre. « Mais cela devient pathologique quand c’est utilisé à grande fréquence et dans le but de détruire l’autre. Le pervers narcissique puise l’énergie de sa victime, il la dépossède de sa confiance, de sa force, de sa vitalité et de sa capacité à penser », nous avertit-elle. Pouvant sévir dans tous les milieux – familial, amical, sentimental ou professionnel -, l’emprise s’avère difficile à détecter par la personne impliquée. Le « bourreau », dans sa toute puissance, ne se remet jamais en question. Sa manière de procéder consiste à faire croire à sa victime qu’il agit ainsi « pour son bien », ou que « c’est de sa faute » ou encore que c’est elle « qui a un problème ».  La perversion est généralement menée par des personnes issues de catégories sociales élevées, directeurs, médecins, enseignants, avocats, etc. Ce sont des personnes supposées prendre soin des autres, dont on n’attend pas une telle déviance et dont la victime – souvent une femme mais pas toujours – sera généralement la seule à les voir dans ce « travers ». L’entourage met alors en défaut la victime plutôt que le bourreau, ce qui ajoute de l’injustice à son calvaire.

Repérer la perversion

Avant d’être dramatique, les actes semblent anodins. « Si les femmes acceptent de subir de tels comportements, c’est parce qu’ils sont introduits par des micro-violences, une série de paroles, de petites attaques verbales ou non verbales qui se transforment en harcèlement moral, diminuent leur résistance et les empêchent de réagir », explique Marie-Françoise Hirigoyen, docteur en médecine et psychiatre, dans son livre Femmes sous emprise. Dans le roman de Natacha, alors qu’elle joue avec ses enfants avant de les mettre au lit, Amandine a soudain la sensation désagréable d’être observée : « Tandis que je relève la tête vers la porte, j’aperçois une forme sombre. Il s’agit de mon mari, immobile, visiblement entré dans la chambre. Il nous observe en silence. Un sentiment inexplicable d’être prise en défaut m’assaille d’un coup. » Par de nombreux exemples comme celui-ci, l’auteure illustre tout au long de son roman l’angoisse qui petit à petit s’empare des victimes. Au fil de l’enquête policière sur la disparation d’Amandine (qu’est-elle devenue ? est-elle toujours en vie ?), elle dévoile les différents procédés utilisés par le pervers narcissique. « Prendre conscience de la manipulation que l’on subit est le premier pas sur le chemin de la guérison. L’intérêt d’un roman est que les personnes victimes d’un pervers narcissique l’ignorent souvent et peuvent ici se reconnaître », nous précise-t-elle avant de nous rappeler les éléments clés, caractéristiques de l’emprise.

  • Réactions déstabilisantes
    Le pervers narcissique souffle le chaud et le froid, dit tout et son contraire et place l’autre dans l’inconfort de l’incertitude. Le silence est sa meilleure arme. Par exemple, un mari qui ne va jamais annoncer à sa femme s’il rentre diner et ne va pas non plus répondre à ses sms pour l’avertir de son programme. La victime comble le vide et forcément, elle se trompe, ce qui lui sera ensuite reproché.
  • Isolement
    En dénigrant l’entourage (« Ta mère ne t’a jamais aimée ! », « Ton patron t’arnaque ! », « Tes frères sont stupides », « Tes copines ne te sollicitent que quand elles en ont besoin ! »), le pervers narcissique isole sa victime. Celle-ci a honte, s’éloigne, se retrouve seule et devient incapable d’ouvrir les yeux sur la réalité de sa situation. Par ailleurs, chacune de ses confidences est utilisée contre elle.
  • Perte d’autonomie financière
    L’argent est un point crucial. Soit le manipulateur pervers convainc sa compagne d’arrêter son travail, soit il lui donne de l’argent au compte goutte. Il a ainsi la certitude qu’elle ne pourra le quitter, faute de moyens, le jour où elle ouvrira les yeux.
  • Humiliation
    Le pervers utilise des injonctions paradoxales qui placent sa victime dans un état de confusion. « Elle est jolie cette robe, dommage que tu aies grossi ! », ou encore : « Tu travailles trop ! » suivi par « Bouge-toi un peu ! ». La victime ne sait plus comment se positionner. S’il sent qu’il est allé trop loin, le pervers peut devenir soudainement gentil et attentionné… Mais malheureusement, ça ne dure pas !
  • Il s’en prend à sa santé
    La violence psychologique devient vraiment perverse quand le « bourreau » s’attaque à la santé de sa victime, en l’empêchant de dormir, notamment. Par exemple, en faisant du bruit ou en lui demandant une discussion sérieuse alors qu’elle est déjà couchée voire endormie.

Au bout du compte, la victime perd son énergie et se retrouve complètement vidée. Elle n’a plus les ressources pour agir ni la force ou le courage d’envisager un départ. « Toute emprise est hypnotique. Comme une araignée, après avoir tissé sa toile, le prédateur endort sa proie ; il l’anesthésie en obscurcissant sa lucidité, en annihilant son discernement et en brisant son libre arbitre. Flottante, égarée et confuse, il ne lui est plus possible de réfléchir correctement et de se déterminer librement », précise le psychanalyste Saverio Tomasella.

Une nouvelle hypothèse : la perte d’âme ?

Le lavage de cerveau, la fatigue et la confusion dans lesquels est plongée la victime expliquent en partie son incapacité à quitter son « bourreau ». Mais Natacha Calestrémé émet une hypothèse inattendue qui pourrait expliquer pourquoi non seulement les victimes ont tant de mal à partir, mais aussi pourquoi elles reviennent souvent auprès de celui qui leur a fait du mal ou tombent amoureuses d’un autre manipulateur. « Le terme emprise donne lui-même une indication : le pervers narcissique lui prend une partie d’elle-même, souligne l’auteure. Un morceau de son âme. J’emploie le mot âme pour désigner tout ce qu’elle véhicule : énergie vitale, confiance en soi, estime de soi, système de pensée. Quand nous sommes accidentés physiquement, notre corps libère des endorphines qui vont limiter la sensation de douleur. Sur le plan mental, c’est la même chose. Face à un choc violent ou inconcevable, une partie de notre âme s’extrait pour nous éviter de succomber dans la folie.» Cette hypothèse d’une perte d’âme corrobore les nombreux témoignages de victimes qui racontent s’être senties vidées, dissociées, puis observatrices extérieures à la situation, passives, jusqu’à perdre la mémoire relative au drame… Ce que les psychologues appellent la dissociation, le déni, la fuite mentale et que les chamanes et les énergéticiens nomment « le vol de pouvoir » ou « la perte d’âme ». Quels que soient les mots employés pour décrire ce processus, l’autre possèderait quelque chose qui nous appartient et qu’il serait indispensable de récupérer avant de pouvoir partir et nous reconstruire. « Tant que l’on n’a pas récupéré cette part de nous-même, on prend le risque de retomber dans le piège de l’emprise, poursuit Natacha. L’emprise prend généralement sa source dans l’enfance au travers d’un événement traumatique ou d’une relation pathologique qui crée la première perte d’âme. La victime grandit avec ce manque. C’est le vide qui crée la faille dans laquelle le pervers va s’immiscer pour remplir son propre vide. Car lui aussi souffre de ce manque – une blessure béante – et la seule stratégie qu’il a trouvée pour pallier à ce vide est d’aller se remplir de l’énergie de sa victime. »

La fréquence des vols d’énergie

Il n’est pas nécessaire de rencontrer un pervers narcissique pour voir notre énergie puisée par un tiers. Dans son livre La prophétie des Andes, James Redfiels présente plusieurs situations vectrices d’une forme d’emprise « banale » mais qui n’est pas sans conséquence. Un patron menaçant, imposant, qui fait preuve de colères intempestives génère de la peur, un sentiment qui vide l’énergie des reins. Une compagne à la curiosité maladive, jalouse qui pose des questions en permanence, vide l’énergie de l’estomac et de la rate, le siège de la confiance en soi. Une tante qui se plaint à longueur de temps et qui vous appelle pour se délester de ses fardeaux, touche le méridien du cœur et notre capacité d’interagir avec les autres. Cette prise de conscience de l’impact des mots et de nos attitudes permet d’agir différemment pour éviter de faire perdre de l’énergie à nos proches. L’auteur donne plusieurs moyens simples de se ressourcer : respirer profondément, marcher dans la nature, pieds-nus si possible, augmenter ses pensées positives et… faire le tri dans ses relations.

Comprendre et déculpabiliser

« Pendant toutes ces années avec mon mari, j’avais la croyance qu’il m’aimait comme si j’étais son nounours à qui il pouvait arracher un bras ou une oreille. Je suis semble-t-il une proie idéale de ces possesseurs de corps et d’âme ; je les ai attirés tant de fois dans ma vie que depuis, je fuis et je préfère rester seule », témoigne Michèle. « Cela fait sept ans que je suis partie mais je sens qu’il me manque toujours quelque chose. Je me sens dépourvue d’une partie de moi-même et même si je suis libre, j’ai du mal à me reconstruire », raconte quant à elle Delphine. C’est pour rendre hommage à une proche aujourd’hui décédée que Natacha Calestrémé a choisi de poser des mots sur cette violence invisible et souvent indicible, que la justice peine encore à reconnaître. Le protocole de guérison qu’elle partage dans son livre lui a été transmis par la médium Loan Miège. D’autres rituels dits « de recouvrement d’âme » existent notamment dans les traditions chamaniques. «  A partir du moment où l’on redevient entier, la perversion cesse de nous impacter. Et on peut commencer le chemin du pardon », conclut Natacha.

Plus qu’un outil, ce livre permet à l’entourage de comprendre ce que la victime vit. « Comme beaucoup de personnes, le fait que ma sœur ne partait pas, m’exaspérait. Je la croyais faible, voire masochiste, mais je découvre que ce n’est rien de tout ça » déclare Brigitte. « Je me sentais très seule. Ce livre donne un sens à ce que j’ai vécu, il explique mes absences de réactions et me donne des clés concrètes pour avancer, c’est un grand soulagement » ajoute Evelyne.

Article de Claire Eggermont,
paru dans Inexploré n°39, juillet, août, septembre 2018

A LIRE

Les Blessures du Silence, Natacha Calestrémé, éd. Albin Michel, avril 2018

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